Du pétrole déversé suite aux attentats contre les oléoducs, des pesticides largués par les avions militaires sur les cultures illégales contaminant les plantations de subsistance et la forêt, des liquides toxiques en provenance des agents chimiques utilisés pour raffiner la drogue dans les laboratoires clandestins qui s'écoulent en direction de précieuses sources d'eau… Après presque 50 ans de guerre, la Colombie et son incroyable biodiversité sont les témoins des impacts catastrophiques d'un conflit armé sur l'environnement. "Il est incontestable que la guerre a eu des répercussions négatives sur l'environnement, d'autant plus que la nature offre justement des avantages tactiques et stratégiques aux acteurs du conflit", affirme le politologue et géologue José Luis Cadena Montenegro. Près de 10% du territoire de la Colombie, sixième productrice au monde d'eau douce, est constitué de réserves ou parcs naturels, théâtre pourtant depuis de longues années de violents combats et qui subissent directement l'impact d'une guerre prolongée qui ne laisse derrière elle que misère et destruction. De même, les petites cultures de subsistance sont affectées par les contentieux territoriaux entre guérilleros et paramilitaires : dans le Magdalena, un des départements les plus riches en ressources naturelles de tout le pays, les plantations ont été abandonnées à la suite des fusillades continuelles. Le déplacement forcé de milliers d'agriculteurs a également donné lieu à la prolifération de la "sigatoca negra", fléau qui a contribué à faucher de vastes plantations, comme à El Carmen de Chucurí, San Vicente de Chucurí et Puerto Wilches. Le fleuve Atrato, dans le département nord-occidental de Choco, dont le débit est le plus grand du monde grâce à l'étendue de son bassin (670 kilomètres), est otage de la guerre interne depuis longtemps et la cible des groupes armés et de l'appétit des gouvernements qui, dans un contexte de conflit permanent, en ont fait un immense lieu d'exploration et d'exploitation, ne laissant dans leur sillage que dégâts écologiques irréparables et misère extrême pour les populations riveraines, essentiellement composées d'indigènes et d'Afro-colombiens. Le déboisement est lui aussi couramment pratiqué par les groupes armés en ce qu'il leur permet de transférer leurs bases et de planter le "combustible" du conflit : les cultures illégales de coca, qui, pour la seule année 2008, ont détruit près de 8000 hectares de parcs naturels. Un aspect, peu exploré, reliant intimement conflit et environnement, réside dans les déplacements forcés de populations qui affecte en Colombie de trois à quatre millions de personnes. Les écosystèmes sont à leur tour victimes de l'abandon des champs, tel que le soutiennent les 10 experts auteurs du livre Guerre, Société et Environnement, publié par le Forum national environnemental. Les gens sont obligés de quitter leurs terres où l'économie agricole est remplacée par les monocultures, l'élevage intensif, les activités minières à grande échelle, entraînant de lourdes conséquences sur l'environnement. Les déplacements de populations surviennent pour la plupart dans des écosystèmes déjà fragilisés comme aux frontières agricoles des forêts tropicales ou dans les banlieues suburbaines. Les écologistes soutiennent que les indigènes déplacés emportent pour toujours le savoir et les traditions des communautés autochtones sur les habitats naturels, nécessaires à la conservation de la biodiversité. De la même manière s'enfuient les chefs des communautés locales, potentiels alliés des institutions pour toute initiative de gestion durable de l'environnement. Et préserver un environnement privé de sa population originelle, concordent les experts, est une entreprise impossible à réaliser. (Article de Francesca Belloni) [CO]